Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

Textes: Rapport


« Jeunes filles et garçons des quartiers »
Une approche des injonctions de genre


Horia Kebabza et Daniel Welzer-Lang

Septembre 2003 - 168 pages

Rapport réalisé avec le soutien de la Délégation Interministérielle à la Ville, la Mission de Recherche Droit et Justice, Ensemble Contre le Sida / Sidaction

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Contact: Horia Kebabza: horia.k@infonie.fr



Sommaire

L'IDÉE…

Le Dispositif de recherche
Postulats théoriques

PREMIERE PARTIE : LA SPHERE PRIVEE : TRANSMISSIONS FAMILIALES, CONJUGALITE, SEXUALITE

- « Pour eux, ça colle pas la fille et la liberté, ça colle pas ensemble »
- La virginité
- Les rapports sexuels et affectifs
- Le mariage et la vision du couple : entre continuité et rupture
- L’impasse de la vision duelle : tradition contre modernité

DEUXIEME PARTIE : LA SPHERE PUBLIQUE DU QUARTIER : REPERER, COMPRENDRE LES STRATEGIES INDIVIDUELLES OU COLLECTIVES

- Les règles du quartier : rumeurs et réputations ou le village du « qu’en dira t-on »
- Les phénomènes de regroupements
• Du côté des filles : la vie collective au quartier
• Du côté des garçons : mobilité, frontières et territoires
- Les rapports filles-garçons : espaces différenciés, socialisations différenciées, sociabilités différenciées ?
• « Sérieuses, crapuleuses, salopes » : une catégorisation
• L’insécurité du côté des filles
- Les rapports filles-garçons dans les quartiers : un paradigme de la domination masculine ?

TROISIEME PARTIE : RESISTER A LA DOMINATION…ET AUX INJONCTIONS : STRATEGIES AU FEMININ ET AU MASCULIN

- Les stratégies de résistance
- L’investissement dans la scolarisation et le rapport à l'emploi
- La question du hijab comme mode de distinction égalitaire pour les filles ?

CONCLUSION

Bibliographie
Annexes



Présentations: L'idée

Comme toute recherche, celle-ci a une histoire. Elle s'est initiée dans une série de rencontres entre chercheur-e-s (ou aspirant-e-s chercheur-e-s), militant-e-s associatifs/ves, travailleurs/ses sociaux/ales et militant-e-s politiques lié-e-s à l'approche mouvementiste qui se développe en France depuis 1995 suite aux carences créées par le militantisme conventionnel (Corcuff, 2000).
Pourtant, cette étude n'est pas à proprement parler une étude militante. Ses responsables se sont connu-e-s à l'Université autour du pôle Genre et Rapports Sociaux de Sexe, retrouvé-e-s dans les mouvements sociaux, notamment Motivé-e-s, mais les questions que se sont posées Horia Kebabza et Daniel Welzer-Lang ont très vite dépassé les capacités explicatives que créent les luttes sociales.

Dès le départ, nous formulions l’hypothèse d’une « invisibilité » des filles dans les quartiers populaires. En effet, lorsque la question des jeunesses urbaines, des « jeunes », terme soi-disant neutre et unisexué, est posée dans le sens commun ou en termes de politiques publiques, on pense souvent au masculin, et ce faisant la réalité des filles est occultée. Or, dans notre société encore structurée par la différence hiérarchisée des sexes – et si l’on accepte comme prémisse que la division des sexes est une caractéristique importante de la vie des « jeunes » dans les cités d'habitat social – cette « neutralité » masque le fait que l'appartenance à un genre comporte bien des conséquences sociales.
Il existe une forte sexuation des modèles masculins et féminins dans ces quartiers où, et l’on peut reprendre Pierre Bourdieu (1990) : « La domination masculine est assez assurée pour se passer de justification : elle peut se contenter d'être et de se dire dans des pratiques et des discours qui énoncent l'être sur le mode de l'évidence, concourant ainsi à le faire être conformément au dire. »

Entre l’étau de la culture familiale, qui survalorise les hommes et continue à exercer une contrainte sur les femmes, et les « règles » du quartier où le virilisme ambiant est de rigueur – auquel vient s'ajouter une stigmatisation du lieu de vie –, comment les jeunes femmes, les jeunes filles « s'arrangent » avec le poids de la domination masculine ?
Comment font ces « filles des quartiers » pour contourner, subvertir, dépasser, intégrer, les formes de violences sociales inhérentes à celles qui cumulent oppressions sociales, coloniales et de genre ?
Quel est le sens de l'accès au politique pour des personnes, femmes-et-filles-des-quartiers-populaires-et-souvent-d'origine-immigrée (1), qui par ailleurs subissent des formes particulières de la domination masculine ; ce que nous avons qualifié de virilisme (2) (Welzer-Lang, 2002).
Et ces questions, formulées dans un cadre informel mais liées aux luttes sociales actuelles, en ont entraîné d'autres : comment les femmes présentes dans les mouvements sociaux ont-elles négocié leur autonomie ? Leur chemin est-il significatif de certaines trajectoires féminines ? Comment s'organisent les différences générationnelles ? Qu'en est-il des hommes, des garçons, face ou à côté de ces femmes ?
Quelle est la place du travail social comme facilitateur des démarches citoyennes que donnent à voir les femmes et filles du quartier ? Quelle aide intellectuel-le-s et militant-e-s peuvent-ils/elles apporter à ces nouvelles expressions de la jeunesse des quartiers ? Le tout dans un contexte médiatique où les viols collectifs des jeunes filles sont étalés à longueur de pages.
Très vite, nous nous sommes confronté-e-s au décalage entre nos questions, essentielles pour les femmes d'origine migratoire avec qui nous discutions, et nos capacités de répondre, d'aider concrètement par nos savoirs les démarches d'autonomie que manifestaient de nombreuses femmes concernées.

Comment naît un chantier de recherche ?

Et nous écrivons chantier à dessein. En effet, si une étude qualitative semblait nécessaire pour répondre à nos questionnements, nous savions aussi que celle-ci se devait d'être longitudinale ; que nous devions dépasser la prise de photo instantanée que représente un survol rapide de la situation sociale des femmes des quartiers pour étudier in vivo, en temps réel, des itinéraires, repérer les balbutiements, les hésitations, prendre le temps d'entendre les paroles sur les choix en train de se faire.
Les travaux sur la mémoire ont depuis longtemps montré les limites et la réduction de cette forme d'expression a posteriori (Halbwachs, 1925). Nous souhaitions être au plus près de la dynamique que vivent les femmes des quartiers en organisant un suivi à moyen terme.

A cette étape, la DIV (Délégation Interministérielle à la Ville) aidée par le Ministère de la Justice, a accepté notre projet dans le cadre de l’appel d’offres « Analyse des phénomènes de regroupements de jeunes dans les quartiers populaires ».

Nous considérons donc ce rapport comme la première pierre de notre chantier, qui devrait nous occuper encore quelques années, dans le but de produire une analyse compréhensive qui contourne les paradigmes habituellement retenus comme explicatifs, ou les paradigmes devenus inopérants pour comprendre le social.

(1) Nous avons, au départ de cette étude, eu beaucoup de mal à caractériser notre population
(2) Nous avons défini le virilisme comme l'exacerbation des attitudes, représentations et pratiques viriles, qui s’exprime au travers de pratiques ou comportements sexistes. Le virilisme s'exerce aux dépens des hommes (les plus faibles, ceux qui n'arrivent pas à prouver leur force, leur virilité…) et de l'ensemble des femmes




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