Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

Textes: Article


Les abus dits sexuels en prison : une affaire d'hommes

Daniel WELZER-LANG - Lilian MATHIEU

1997


Daniel Welzer-Lang
Maître de Conférences à l'Institut Raymond Ledru, UFR de Sociologie
Daniel Welzer-Lang est membre du Groupe d'études sur la division Sociale et Sexuelle du Travail - GEDISST-CNRS (Paris) depuis 1995 et Membre de l'équipe SIMONE, Conceptualisation et Communication de la Recherche/Femmes, Université Toulouse Le Mirail. Il a déjà étudié la construction sociale du masculin à travers le viol (1988), la violence masculine domestique (1991,1992), le propre et le rangé dans la maison (1993), l'homophobie (1994).

Lilian Mathieu
est chercheur au Laboratoire d’Analyse des Systèmes Politiques (LASP) de l'Université Paris X - Nanterre
et travaille principalement sur l'action collective, la prostitution et la prévention du sida.




Qu'en est-il des abus sexuels en prison ? Des rapports entre détention, violence et sexualité ? Les rapports de force entre détenus, ou entre détenus et surveillants, interfèrent-ils sur la sexualité pénitentiaire ? Voilà quelques unes des (premières) questions qui ont guidé l'étude dont, faute de place, nous ne présenterons ici que quelques résultats partiels (1). Après avoir brièvement évoqué les principales difficultés d'accès aux données empiriques auxquelles notre recherche s'est heurtée, nous concentrerons notre propos sur quelques unes des faiblesses des interprétations les plus courantes — qu'elles soient à prétention scientifique ou de sens commun — de la sexualité carcérale, puis nous présenterons les principales bases d'une interprétation proprement sociologique des « abus dits sexuels » (2) — et, plus généralement, des conduites violentes ayant la sexualité pour enjeu ou référence — en prison, laquelle impose d'intégrer les effets de la socialisation masculine des prisonniers et la logique des formes de sociabilité et des rapports de force entre hommes détenus.

Une recherche difficile

Apparaissant parfois dans les médias à l'occasion de plaintes qui parviennent à franchir les murs de la détention, fréquemment invoqués ou soupçonnés, les viols commis en prison n'ont jamais été étudiés de manière spécifique. Alors que la sexualité carcérale n'est plus depuis la fin du XIXe siècle un thème de réflexion et de débat au sein du monde pénitentiaire (3), et que la problématisation de l'abus sexuel qui a émergé depuis les années 60-70 sous l'influence de la réflexion féministe n'a que très marginalement pris en compte les cas de viols d'hommes (4), il a fallu l'apparition du sida et les premières statistiques — alarmantes — sur le niveau de contamination par le VIH au sein de la population pénale pour que la sexualité carcérale devienne un objet de réflexion digne d'intérêt. On peut en effet remarquer que l'apparition du sida, au début des années 80, a agi comme un révélateur de certains des dysfonctionnements de l'univers pénitentiaire, notamment en ce qui concerne l'accès à la santé, le traitement pénal de la toxicomanie ou encore le statut des détenus étrangers. Ainsi, selon les prisons, de 5 à 20 % des détenus sont en France séropositifs. Si ceux-ci ont dans leur écrasante majorité été contaminés lors de l'usage de drogues par voie intraveineuse, la question s'est rapidement posée d'un éventuel risque de diffusion du VIH par voie sexuelle au cours de la détention (5). On peut par ailleurs remarquer que ce contrecoup indirect de l'épidémie sur la visibilité de certains « problèmes sociaux » et la production scientifique n'est pas limité à la prison, mais se retrouve dans les travaux sur l'homosexualité, la prostitution (6), la toxicomanie, etc.

Notre recherche a, tout au long de son déroulement, dû faire face à des difficultés de recueil de données considérables, ce qui a entraîné d'importants retards par rapport aux délais initialement escomptés : prévue pour deux ans, cette recherche a duré presque le double. D'une part, nous avons dû faire face à des résistances de la part l'Administration pénitentiaire, qui ne nous a pas autorisés à accéder directement aux détenu-e-s (7) à l'intérieur des prisons. D'autre part, il fut souvent complexe d'évoquer les faits objets de l'étude avec les ancien-ne-s détenu-e-s. Difficile en effet de faire parler ex-prisonnier-e-s (et surveillant-e-s) sur « ce qui ne devrait pas exister », d'aborder les dimensions les plus intimes de l'existence individuelle, de réveiller, parfois, des souvenirs douloureux que l'on a tenté d'enfouir à jamais… Un appel à témoignage lancé auprès de réseaux militants et d'associations en lien avec l'univers carcéral n'a rien donné. Des tentatives d'approche directe d'anciens détenus se sont soldées par des fins de non recevoir : « pourquoi vouloir remuer la merde ? » disaient certains, tandis que d'autres s'esquivaient d'une pirouette : « vous voulez que je vous raconte toutes les branlettes que je me suis tapées ? » C'est en faisant appel à des réseaux d'interconnaissance informels, par des relances réitérées auprès de personnes hésitant à témoigner, par des assurances répétées quant à l'anonymat des entretiens, qu'une quarantaine d'ancien-ne-s détenu-e-s (les hommes, conformément aux statistiques pénitentiaires, nettement plus nombreux que les femmes) ont été rencontré-e-s et entendu-e-s au cours de longs entretiens semi-directifs, auxquels il faut ajouter des entretiens réalisés auprès de membres d'associations d'aide aux prisonniers, de différentes catégories de personnels de l'administration pénitentiaire (dont une majorité de surveillant-e-s) ou encore de proches de détenu-e-s. De plus, conformément aux méthodes ethnographiques déjà appliquées précédemment (8), nous avons utilisé des témoignages fournis par plusieurs dizaines d'autres ancien-ne-s détenu-e-s rencontré-e-s de manière informelle au cours de l'étude.

Etudier la sexualité des prisonniers (9)

Une aporie fréquente des analyses des pratiques sexuelles « déviantes » réside en ce qu'en personnalisant et en individualisant des « cas » de « sexualités marginales » plutôt qu'en envisageant ce que ceux-ci doivent à leurs conditions sociales, on en vient vite à oublier l'essentiel, à savoir que la sexualité n'est pas isolable du reste des phénomènes sociaux qui composent et structurent l'existence individuelle. Soit on n'envisage la sexualité que comme une activité strictement physiologique, soit on oublie que l'on peut toujours rêver d'une sexualité havre de paix, de tendresses et d'utopies multiples et variées… mais que cette vision idyllique est on ne peut plus éloignée de la réalité. Quand on étudie la sexualité de manière sociologique, on se rend vite compte que ses conditions d'exercice sont traversées par l'ensemble des éléments observables dans d'autres sphères du social. Dans la sexualité, on trouve comme ailleurs rapports de force et de pouvoir, luttes pour l'autonomie individuelle et collective, espoirs et désespoirs… Bref, la sexualité est traversée, construite et reconstruite en permanence à travers des rapports sociaux de classe, de sexe, des divisions intergénérationnelles, ethniques, etc.

Une des principales propositions que nous souhaitons avancer ici est que si on veut comprendre sociologiquement la sexualité, il est au préalable nécessaire de révoquer la vision étroitement fonctionnaliste qui imprègne profondément — et jusqu'à l'intérieur des sciences sociales — les représentations de sens commun. Notamment, il faut au préalable prendre en compte et surmonter la relative domination qu'exercent les références à tonalité médicale (et tout particulièrement le registre psychopathologisant) sur ce domaine. On constate en effet que le discours à prétention scientifique sur la sexualité est le plus souvent un discours psycho-médical normatif qui, à travers l'étude quasi exclusive de dysfonctionnements ou de perversions, s'est auto-institué spécialiste de LA sexualité (10). Ou pour le dire autrement : en s'assurant, depuis le siècle dernier, un quasi monopole du discours scientifique légitime sur la sexualité, en déclinant une nosographie détaillée de pratiques et identités sexuelles, le discours médical sexologique a revendiqué avec un certain succès ce domaine comme essentiellement analysable au travers des catégories du normal et du pathologique. Un des principaux effets dommageables de l'adoption d'un tel point de vue est d'aboutir, dans l'analyse de la sexualité carcérale comme pour celle pratiquée hors de prison, à psychologiser des questions collectives en ne les présentant que comme une somme de problèmes et de cas individuels.

Un exemple particulièrement significatif de ce type d'approche pathologisante nous est fourni par l'un des rares textes spécifiquement consacrés à la sexualité carcérale — et, qui plus est, publié dans une revue à destination des responsables pénitentiaires —, en l'occurrence l'article « La sexualité en prison » de Mme Perrin, psychothérapeute à la maison d'arrêt de Nantes (11). Pour l'auteur, « le détenu est par définition un psychopathe, un être immature, dont les structures ne sont pas bien établies » (12): si Lombroso, au siècle dernier, cherchait dans la configuration des cerveaux de délinquants une prédisposition biologique au crime, on voit que son discours n'a fait qu'être transposé chez d'autres selon des modalités à peine euphémisées. Le déterminisme biologique est devenu déterminisme psychologique. En conséquence de cette immaturité supposée et essentialisée du prisonnier, continue l'auteur, « sa sexualité sera donc entachée de fixations infantiles ; elle est loin d'être la sexualité génitale d'un adulte arrivé à maturité. La prison ne fait que révéler leur sentiment d'échec et de revendication affective » (13). Le détenu étant par définition psychopathe, les logiques propres à une existence enfermée et soumise aux contraintes de fonctionnement de l'institution pénitentiaire s'effacent dans la genèse des comportements et des éventuels troubles, et le fonctionnement particulier de la prison ne saurait être considéré comme exerçant une influence sur l'état psychologique de ses pensionnaires : si ces derniers présentent des troubles du comportement, cela ne tient pas à leurs conditions de détention, mais est plutôt l'aboutissement des problèmes psychiques antérieurs (puisque la délinquance est elle-même considérée comme le symptôme d'une pathologie psychique).

Mais sans doute davantage qu'un tel registre psychopathologisant, le mode d'interprétation de la sexualité en milieu carcéral le plus fréquent prend la forme de ce que nous avons appelé l' « hypothèse sexologique ». Celle-ci considère que la sexualité des détenus sous toutes ses formes (masturbation, homosexualité consentie, viol…) est avant tout une sexualité substitutive. Privés de la possibilité de pratiquer ce qui est considéré comme la référence unique et indépassable — le coït hétérosexuel — les détenus exerceraient une sexualité dérivée vers d'autres objets : soit les femmes de papier glacé ou sur écran télé des revues ou films pornographiques servant de supports masturbatoires, soit des hommes, consentants ou non. Des détenus auparavant hétérosexuels se livreraient à l'homosexualité parce qu'ils n'auraient pas de femme à leur disposition. L'objet sexuel privilégié dans ce cas devrait « en toute logique » être le plus proche de celui qui en constitue la référence : une femme. De ce fait, les hommes qui seraient les plus disposés à devenir des substituts sexuels seraient ceux dont les caractéristiques physiques les rapprocheraient le plus de la féminité : les jeunes, les « efféminés » (homosexuels, travestis), ceux qui ont des cheveux longs...

Pourquoi contestons-nous l' « hypothèse sexologique » ? Tout simplement parce que les rapports sexuels en situation carcérale ne se limitent pas à la seule sphère physiologiquement sexuelle. Ce qui se joue dans l'abus dit sexuel — en prison comme ailleurs — ce sont aussi des rapports sociaux, qui correspondent à l'imaginaire érotique d'une société donnée, et que partagent chacun des individus qui la composent. Ce sont également des rapports de pouvoir : le viol ou la menace de celui-ci (par exemple à travers le jeu rituel des insultes) constituent des ressources sur lesquelles se construisent et se maintiennent des rapports de force entre détenus. Un des enjeux de notre travail était de parvenir à redéfinir la sexualité comme un objet proprement social, qui prend son sens dans les rapports qui ont cours dans un groupe humain — et en particulier les rapports de force et d'autorité.

Les détenus, des « hommes comme les autres »

D'autres notions ont également dû être critiquées, notamment celles de « culture » et de « communauté » carcérales. Souvent invoquée pour rendre compte de la sociabilité entre détenus, la référence à une « sous-culture » spécifique aux prisonniers souffre d'un biais homogénéisant qui en rend l'utilisation difficile. En postulant que la prison est un univers autonome, radicalement séparé du reste de la société, et que les rapports sociaux qui y ont cours constituent un ensemble cohérent et stable formant système et agissant sur les individus de manière contraignante, un tel mode d'analyse présuppose que tout nouveau détenu subirait en arrivant en prison une forme d'acculturation impliquant l'apprentissage et l'intériorisation de rôles, de statuts, de représentations préexistants et en rupture avec ce qui constituait auparavant, « à l'extérieur », son identité sociale. En fait, une analyse attentive montre que les formes de sociabilité entre détenus ne peuvent être considérées ainsi en ce qu'elles sont faiblement institutionnalisées, perpétuellement en négociation et en transformation, et que les prisonniers eux-mêmes ne se reconnaissent pas comme appartenant à une même « communauté » à laquelle s'identifier (14). A l'inverse, l'univers social carcéral est marqué par une faible solidarité et de faibles stabilisation et sédimentation des pratiques. Plutôt que de tenter d'étudier comment la prison impose à ceux qui y entrent un ensemble de conduites et représentations préconstituées, l'analyse gagne, par une attention aux pratiques carcérales concrètes, à appréhender la sociabilité pénitentiaire comme le produit d'une construction sociale permanente et toujours précaire dont détenus et surveillants sont des acteurs à part entière.

Refusant de considérer la prison comme un espace totalement autonome ou comme « un univers à part », nous avons été conduits à élaborer ce que nous avons appelé l' hypothèse de permanence. Celle-ci postule que l'institution pénitentiaire ne peut être considérée comme le déterminant unique et « en dernière instance » des pratiques, mais qu'elle est un lieu particulier d'actualisation de dispositions socialement acquises au cours d'une trajectoire particulière. En ce qui concerne notre objet, l'abus dit sexuel, l'hypothèse de permanence nous permet d'affirmer que ce n'est pas parce qu'il est incarcéré ou à partir du moment où il entre en prison, qu'un détenu peut adopter tel comportement sexuel violent. La prison n'est pas l'instance qui transforme un homme quelconque en violeur, mais elle présente un contexte spécifique dans lequel des dispositions à l'agression sexuelle, préalablement acquises lors de la construction de l'identité masculine du détenu et éventuellement refoulées jusqu'alors, trouvent un terrain favorable à leur actualisation. La prison n'est jamais aussi « totale » que le laisse entendre l'expression de Goffman : tout-e détenu-e y importe ce qui faisait, avant son incarcération, son identité sociale et sa personnalité.

De plus, la sexualité ne se limite pas aux seules pratiques sexuelles, consenties ou non, mais a aussi partie liée avec les usages sociaux qui peuvent en être faits (notamment des usages de pacification ou de régulation sociale économisant temps et énergie au personnel pénitentiaire), ainsi qu'avec les conditions, déterminées par l'organisation même de la prison, de possibilité de leur réalisation. C'est ainsi que nous avons été amenés à prendre en compte les relations des prisonniers avec le personnel de surveillance, lesquelles louvoient perpétuellement entre contrainte et négociation. Même si détenus et surveillants constituent deux populations a priori antagonistes, il leur est néanmoins nécessaire de fonder leurs relations sur un minimum de coopération et de s'accorder mutuellement une marge d'autonomie relative. Les données que nous avons pu recueillir nous ont montré que l'autonomie accordée aux détenus concernait dans une large mesure la sphère sexuelle. Les surveillants interrogés sont unanimes pour affirmer ne connaître que bien peu de choses de la sexualité des prisonniers et ne pas savoir « ce que les détenus font entre eux dans leurs cellules quand on n'est pas là ». Les deux parties semblent tacitement s'accorder pour ne jamais laisser apparaître cette dimension de la vie carcérale lors de leurs interactions. La sexualité carcérale sous ses multiples formes (consommation de pornographie, masturbation, homosexualité consentie, abus...) semble ainsi se déployer dans un espace de relative indépendance des détenus, sur lequel les surveillants n'ont guère d'informations et n'interviennent pas ou peu.

C'est en nous penchant sur ces relations négociées entre détenus et surveillants que nous avons pu identifier certaines formes d'exercice de la sexualité en prison a priori insoupçonnées. Ainsi, dans certains établissements pénitentiaires, les parloirs au cours desquels les détenus peuvent rencontrer leurs compagnes sont devenus des lieux dans lesquels se pratiquent des rapports sexuels sur lesquels les surveillants préfèrent, au sens propre comme au sens figuré, « fermer les yeux ». Mais, souvent, tous les détenus n'ont pas un accès égal à ces « privilèges » : ce sont les « caïds », ceux que leur délit, leur force ou leur position dans la hiérarchie du banditisme créditent d'un capital symbolique spécifique, qui paraissent en bénéficier en premier lieu. Tout se passe comme si le personnel de surveillance prenait appui sur les hiérarchies informelles et rapports d'autorité internes aux détenus pour assurer une forme de respect d'un minimum de consensus social à moindre coût (15) : d'un côté les caïds assurent la régulation interne entre détenus, fixent leurs propres règles et les font appliquer ; de l'autre les surveillants « rétribuent » en quelque sorte ceux-ci en leur rétrocédant un certain nombre d'avantages — avantages dont font partie les diverses formes d'exercice de la sexualité (16).

Les valeurs constitutives de l'identité masculine — que, d'ailleurs, les surveillants partagent avec les détenus —, fondent le socle de ces rapports de force internes au monde carcéral. C'est par l'affirmation de sa virilité, perçue comme référent hiérarchique ultime, que tel prisonnier occupera dans la prison une position dominante ou bien, s'il y échoue, une position dominée. Cette importance de l'affirmation des identités de genre dans la vie sociale carcérale nous a conduits à employer pour en rendre compte la métaphore de la « maison-des-hommes », librement empruntée aux travaux anthropologiques de Maurice Godelier (17), et à mobiliser les travaux précédents de Daniel Welzer-Lang sur l'homophobie (18).

La prison, « maison-des-hommes »

Ce que nous voulons décrire par l'emploi de cette notion de « maison-des-hommes », c'est l'importance, dans la construction et le maintien de l'identité masculine, des espaces monosexués qui, tels la prison, sont des lieux où se pratique une compétition permanente entre hommes, compétition dont l'enjeu est la production et la consolidation de l'identité masculine et des privilèges qui lui sont attachés. Espace de sociabilité exclusivement masculin, la « maison-des-hommes » est aussi un instrument de la domination masculine qui tient une part de son efficacité de l'occultation des pratiques qui y ont cours. Cette forme de domination repose en effet sur une dissimulation des pratiques des dominants : les femmes ne doivent pas avoir connaissance de ce qui se passe entre hommes. Ce « pacte de secret » explique que des pratiques telles que la masturbation ou les rapports sexuels entre hommes restent préservés et méconnus, et que détenus et surveillants soient partenaires de ce travail d'occultation.

Dans ce contexte, l'abus se présente en prison comme un opérateur hiérarchique qui tout à la fois sous-tend et génère la division homophobe entre hommes, et notamment celle entre « caïds » se considérant comme des « grands hommes » à la virilité irréfutable, et d'autres détenus stigmatisés comme des « sous hommes » : les « pointeurs », les homosexuels ou encore tous ceux qui présentent des signes de faiblesse ou qui sont perçus comme « efféminés » et considérés comme « abusables ». En prison, espace où ne sont présents que des hommes, le féminin devient le pôle repoussoir de l'identité : tout écart à cette règle (dans les attitudes, les discours, etc.), est stigmatisé et expose à des brimades dont, parfois, l'abus. Notre recherche, en interrogeant particulièrement des ex-détenus homosexuels ou en recueillant de multiples témoignages sur les sévices dont sont victimes les « pointeurs », montre que les détenus les plus exposés à l'abus sont ceux qui soit sont perçus comme « plus féminins », soit ont transgressé certaines des valeurs essentielles de l'identité masculine.

La double sanction des « pointeurs »

Qui sont les « pointeurs » ? A priori les détenus condamnés pour « affaires de mœurs ». Dans la hiérarchie informelle des détenus, ils représentent la catégorie la plus basse et la plus méprisable. Les autres détenus, lorsqu'ils sont en présence d'un tel prisonnier, tendent à appliquer leur propre loi, et se chargent de lui faire payer une nouvelle fois son délit. « Un pointeur ne survivrait pas devant un jury de prisonniers », dit-on parfois. Les « pointeurs » sont des sortes de parias de l'univers carcéral, des individus infréquentables. Entretenir un minimum de relations avec eux expose à un soupçon de contamination, pour parler comme Goffman : il ne faut ni leur parler, ni leur serrer la main, ni intervenir en leur faveur lorsqu'ils sont agressés, sous peine de se voir soi-même considéré comme « un des leurs ». En fait, les « pointeurs » ne sont pas considérés comme des hommes « véritables » par les autres prisonniers : « un pointeur, vu ce qu'il a fait, c'est pas un homme », nous disait un ancien détenu. Pour ces raisons, les personnes coupables de tels délits sont — officiellement tout au moins, et lorsque la configuration de la prison le permet — isolées afin d'être protégées d'éventuelles violences provenant des autres détenus.

Les « pointeurs » sont en permanence exposés aux insultes, brimades, agressions ; ils sont fréquemment rackettés, deviennent les cibles de passages à tabac collectifs, ne peuvent sortir en promenade avec les autres ni bénéficier des activités collectives (sport, atelier…) sous peine de violences, ou bien vivent dans la terreur que la nature du délit qui les a menés en prison ne soit découverte. Mais, surtout, aux dires de certains de nos informateurs, le marqueur du rejet, lorsqu'il y a confrontation entre les uns et les autres, peut parfois prendre la forme du viol, et ce parfois de manière collective. Un tel viol n'est pas considéré par les autres détenus comme tel, mais comme une forme de rançon du délit de mœurs commis. Violer un « pointeur », ce n'est pas devenir soi-même un violeur, ni même un « pédé », c'est infliger physiquement et symboliquement une sanction négative, lui faire subir ce que lui-même a fait subir, et imposer une marque de distinction et de discrimination. « Punir le viol par le viol » semble être la devise ainsi mise en pratique.

Un autre phénomène tend cependant à relativiser cette règle d'ostracisme contre les « pointeurs » : n'est pas « pointeur » n'importe quel violeur, et « il y a pointeurs et pointeurs ». Chaque fois, les témoignages ou discours de justification de l'ostracisme insistent sur les viols de femmes âgées, d'enfants (garçons et filles), d'handicapé-e-s… commis par les « pointeurs ». Ceux-là sont les « vrais » violeurs, ceux que l'on peut légitimement brimer et agresser. Mais que la victime soit en âge d'avoir des rapports sexuels, ni trop jeune, ni trop vieille, qu'elle soit en outre « belle », et voici le viol prêt à être disqualifié dans les représentations carcérales. Conformément au discours masculin classique de légitimation des agressions sexuelles, il est considéré qu'il n'y a pas eu véritablement abus ni contrainte, et que la victime a largement « provoqué » l'homme qui n'a su résister à ses « pulsions » (19). La figure du « pointeur » dessine comme en creux l' « idéologie masculine » distillée par la maison-des-hommes qui autorise tout homme, du moins tout « vrai » homme, à s'approprier une femme en âge et en situation de l'être (20). Ceux qui trahissent cette règle implicite sont relégués dans le groupe des « autres », des « sous-hommes », et ils doivent être punis comme tels. Le « pointeur », ou plutôt leur mode de désignation, souligne les frontières entre appropriation sexuelle légitime des femmes et abus inacceptable. Le traitement social des « pointeurs » par les détenus redessine le normal et l'anormal, redéfinit ce qui peut être légitimement qualifié ou non de viol.

La situation des homosexuels

Tous ceux et toutes celles qui connaissent la prison sont d'accord : dans la hiérarchie carcérale, les « pointeurs » sont maltraités. Ils ne sont pas les seuls. Sont aussi maltraités certains homosexuels : les homosexuels désignés et les homosexuels revendiqués, ainsi que les travestis et les transsexuels. Et pour des raisons encore une fois liées à l'éventualité d'agressions, ces personnes peuvent être elles aussi soumises à des mesures d'isolement dans un quartier spécifique de l'établissement pénitentiaire. Pour les détenus déclarés homosexuels, il n'y a pas à proprement parler de « vengeance » des autres prisonniers déterminés à « faire leur propre justice », à l'instar de ce que nous avons vu pour les « pointeurs ». Nous avons ici davantage affaire à des expressions violentes d'homophobie. Les homosexuels sont perçus comme plus « féminins », et donc comme plus « appropriables », plus « abusables ». Dès qu'il est identifié comme tel, le détenu homosexuel se trouve exposé à de multiples formes de brimades, qui vont de la moquerie ou de l'insulte à des agressions plus graves, en passant par des propositions explicites de rapports sexuels et/ou des menaces de viol. En témoignent ces extraits d'entretien avec un ex-détenu homosexuel :

« Parce qu'automatiquement, dès que les gens savent que tu es homo, la première chose c'est que dans les cours, on te branche, soit avec des gestes vulgaires, genre "salope, tu vas me tailler une pipe tout à l'heure, je vais te casser le cul !" (…) Les surveillants sont au courant, alors eux, ils ne se gênent pas pour te le dire, genre, pour bien te foutre la haine en fait, style "tu as vu, il y a plein de mecs, comment tu arrives à tenir ?" »

« Je suis rentré dans la douche et automatiquement l'autre a dit : "Tiens voilà la pédale qui arrive !" et vu qu'ils t'enferment à clé dans les douches, il y en a un qui a commencé à venir vers moi dans la douche. Il commence à se branler et tout, il dit "ah, maintenant tu vas nous en faire une !" »

Exposés aux agressions, sexualisées ou non, des détenus homophobes, les prisonniers homosexuels sont contraints à un travail de présentation de soi destiné à éloigner tout soupçon sur leur orientation sexuelle. Pour eux, la sécurité passe par la mobilisation de tout ce qui dans leur attitude peut contribuer à affirmer un moi viril et éloigné de toute référence à la féminité. Ils doivent s'aménager une identité éloignée au maximum de tout stéréotype connotant la faiblesse et la soumission, considérées comme des stigmates féminins. La sauvegarde de l'estime de soi et des autres passe nécessairement par une surenchère dans l'emploi des marqueurs de virilité : « J'ai changé de comportement, je suis devenu un peu plus mec (…), essayer de surveiller mes gestes, parce que à cette époque, c'était une période où j'étais folle, blonde platine, dans la rue je criais comme une femme et tout, en fait c'était ma période folle et quand je suis tombé à la rate, là, déjà plus à se tenir le doigt en l'air, à essayer de se comporter comme un mec, essayer de parler comme un lascar, de ne pas avoir des intonations de folle (…). Parce que c'est vrai que si j'étais resté folle démente, pff, je crois que ça aurait été l'horreur » (21). Cette catégorisation des homosexuels rend perceptibles les marqueurs de virilité qui sont considérés comme des attitudes et des postures normales au sein de la maison-des-hommes. Sont des « hommes normaux », i.e. non stigmatisables et/ou sanctionnables, les individus qui montrent et expriment sans cesse, et sur tout, sexualité comprise, qu'ils sont irréductiblement différents des femmes (22).

L'univers carcéral présente à l'observateur un surprenant paradoxe : des hommes y imposent à d'autres hommes, « pointeurs » ou homosexuels, des rapports sexuels tout en affirmant une identité virile aux antipodes de l'homosexualité. Comment peut-on avoir des rapports sexuels avec un homme tout en refusant et niant l'homosexualité ? La solution de cette incohérence apparente réside dans l'imaginaire masculin, où être actif dans un acte sexuel, même avec un homme, n'est pas être homosexuel. Michaël Pollak évoquait à ce propos « la hiérarchie traditionnellement établie (...) entre le "baisé" et le "baiseur", le premier souffrant de la plus grande réprobation sociale en ce qu'il transgresse le plus clairement l'ordre "naturel" des choses organisé selon la dualité féminin (dominé) et masculin (dominant), de sorte que dans certaines cultures n'est considéré comme "vrai pédé" que celui qui se laisse pénétrer et non celui qui pénètre » (23).

Les catégories de prisonniers les plus ostracisés et/ou abusés semblent souvent se mêler, non seulement du fait de l'homologie de stigmatisations et d'agressions qui les frappe, mais dans leur désignation même : « les homosexuels, chez nous, on les appelle des pointeurs » nous a ainsi affirmé un directeur de prison. Alors, bien sûr, un violeur de vieille femme ou d'enfant va d'abord être traité et qualifié de « pointeur », mais rien n'empêche de qualifier de façon similaire un homosexuel (avéré ou soupçonné de l'être) ; de même un jeune homme perçu comme fragile ou efféminé va parfois être traité d'homosexuel du fait des indices de faiblesse qu'il exprime. L'homosexualité, considérée comme équivalant à une féminité, constitue comme le délit commis par le « pointeur » une déviance par rapport aux formes socialement légitimes d'exercice de la sexualité masculine, que les « vrais hommes » estiment de leur devoir de punir. En sanctionnant de la sorte cette déviance, c'est en fin de compte leur propre conformité aux normes de la virilité que les détenus consolident et affirment aux yeux des autres. De plus, n'oublions pas que le viol, de « pointeur » ou d'autre personne, aboutit — aussi, et peut-être d'abord — à ce que le violeur obtenienne du plaisir sexuel. Que ce plaisir « sexuel » soit associé à un rapport de domination, n'est pas en soi, un élément qui permette de distinguer les abuseurs en prison des autres hommes.

Des études à poursuivre…

Au terme de cet article, nous souhaitons conclure par trois remarques. Tout d'abord, signalons que notre recherche n'avait pas pour objet de parvenir à une évaluation du nombre de cas de viols perpétrés par des prisonniers à l'encontre de leurs compagnons de détention et de la fréquence de ce type de pratiques dans l'univers carcéral — projet par ailleurs bien illusoire et auquel notre méthodologie qualitative aurait été bien incapable de parvenir. Pour autant, ce travail a permis d'apporter un éclairage original sur certains aspects de la sociabilité carcérale. Se révèle à travers les entretiens la logique particulière d'un univers social certes fortement dépendant des contraintes que font peser l'organisation interne et les règles de fonctionnement (officielles ou officieuses) de l'institution pénitentiaire, mais dans lequel ceux qui y sont soumis tentent de s'approprier et de consolider de relatives marges d'indépendance et d'autonomie. Reste toutefois à comprendre ce rôle de « référent central » joué par la sexualité et l'identité masculine dans les relations, et notamment dans les rapports d'autorité, entre détenus : on l'a dit, la menace de l'abus constitue un des principaux instruments de régulation des rapports de force internes au groupe que forment les prisonniers, et les luttes (symboliques ou physiques) qui y ont cours ont la sauvegarde d'une façade virile pour enjeu majeur. On peut sans doute rendre compte de cette sorte d'inquiétude permanente et exacerbée sur l'identité sexuelle — c'est-à-dire ce qui constitue un des éléments les plus fondamentaux de l'identité individuelle — comme témoignant d'une sorte de « régression vers les habitus » (24) à laquelle sont soumis les individus incarcérés et qui leur permet, en se raccrochant à ce qu'il y a de plus stabilisé et de plus doté d'inertie dans une identité individuelle, de réduire l'incertitude identitaire propre à une situation sociale particulière dans laquelle les autres référents statutaires (notamment professionnels) sont désormais largement dépourvus d'efficacité et de pertinence.

Notre deuxième remarque a trait à ce « serpent de mer » que constituent les « parloirs sexuels », éléments incontournables de toute évocation de la sexualité carcérale. S'il n'est pas dans notre propos (ni dans nos compétences) de juger a priori des effets positifs ou délétères éventuels de tels dispositifs sur la condition des prisonniers et sur leurs chances de réinsertion future, soulignons toutefois que les conclusions de notre recherche nous laissent sceptiques quant à leur capacité à lutter contre les agressions sexuelles. C'est, rappelons-le, bien autre chose, ou bien plus, que la seule satisfaction de « besoins » sexuels physiologiques qui se joue dans l'abus, puisqu'il s'agit de la construction et du maintien d'une identité masculine dominante fondée sur le rapport de force et la soumission. Le viol étant avant tout l'instrument d'un rapport de force dans et par lequel se consolide l'identité virile de certains « grands hommes » aux dépends d'autres plus faibles ou stigmatisés, la mise en place de dispositifs offrant la possibilité de rapports hétérosexuels ne saurait en conséquence constituer un instrument efficace de sa prévention.

Terminons en ouvrant quelques pistes de réflexion dépassant le seul univers carcéral. Quand on sait la propension des hommes violés à devenir eux-mêmes, à leur tour, des abuseurs (25), notamment sur des femmes, la place du viol dans le contrôle social et l'oppression des femmes (26), on ne peut que s'interroger sur la place actuelle de la prison dans la reproduction de la domination masculine. Notre étude le montre par ailleurs clairement (27): domination des femmes par les hommes, contrôle social et abus dit sexuel des hommes par leurs pairs sont étroitement imbriqués. Ceci nous invite à multiplier les études sur les hommes et le masculin, l'autre pôle des rapports sociaux de sexe.

Nous vivons depuis plusieurs années des bouleversements des rapports sociaux de sexe, des rapports hommes/femmes qui n'ont pas de précédents historiques. Parallèlement au contrôle de leur fertilité par les femmes elles-mêmes (donc à la dissociation sexualité/procréation), nous avons vu se développer la scolarisation féminine, la participation massive des femmes au marché du travail salarié, la féminisation de certains métiers, les luttes contre les violences sexistes… Peu de secteurs ne sont pas touchés par la volonté des femmes — et de quelques hommes (28) — d'aboutir à une égalité des chances entre les sexes. De ce fait, des segments de la « maison-des-hommes », des institutions autrefois réservées aux hommes et dans une certaine mesure « garantes » de la domination masculine, voient leur « monosexuation » contestée. Il en va ainsi pour l'armée et la police nationale. En même temps — et c'est notamment le cas de la police — une partie de ces institutions doit aborder et traiter de nouvelles problématiques issues directement des luttes féministes et antisexistes — qu'on pense à la problématique du viol, des violences domestiques (jusque là appelées « différends familiaux »), du harcèlement sexuel, ou encore des violences homophobes. Comme nous avons pu le faire sur les abus dits sexuels en prison, il y aurait sans doute intérêt à « sexuer » notre regard de sociologue, ou d'intervenant-e, sur ces questions ; ceci afin d'améliorer leur compréhension et leur prise en charge — ce qui serait un bénéfice premier — mais aussi, afin de considérer l'ensemble de ces éléments comme des révélateurs de l'évolution des rapports sociaux de sexe dans nos sociétés.


Notes

(1) Cet article s'appuie sur les matériaux d'une recherche menée pendant près de quatre ans sur les abus dits sexuels en prison et, plus largement, sur la sexualité en milieu carcéral, recherche qui a bénéficié du soutien financier de l'AFLS (Agence française de lutte contre le sida) et de la MIRE (Mission recherche du ministère des Affaires sociales), et dont les résultats complets ont été publiés dans Daniel Welzer-Lang, Lilian Mathieu, Michael Faure, Sexualités et violences en prison, ces abus dits sexuels, Lyon, Aléas-Observatoire international des prisons, 1996. Cet article reprend pour partie des éléments déjà publiés dans la Revue Française des Affaires Sociales, n° 1, janv.-mars 1997 et dans Prévenir, n° 32, 1997.
(2) Parler d' « abus dits sexuels » mérite quelques éclaircissements. Le choix de cette expression est dicté par une volonté de prise en compte que si le viol est à n'en point douter un abus « sexué » et s'il présente un caractère « sexuel » pour les violeurs (i.e. il leur procure un plaisir sexuel), ce n'est pas le cas pour les personnes abusées, lesquelles (femmes ou hommes) parlent davantage d'agressions, de blessure ou d'humiliation.
(3) Sur les vives inquiétudes que suscitait au XIXe siècle au sein de la réflexion pénitentiaire la sexualité « débridée » et « dégénérée » prêtée aux prisonniers, cf. Jacques-Guy Petit, Ces peines obscures, Paris, Fayard, 1990, pp. 502-511.
(4) Pour une analyse intégrant des témoignages d'hommes violés, cf. Daniel Welzer-Lang, Le viol au masculin, Paris, L'harmattan, 1988.
(5) Sur le VIH en prison, cf. notamment le numéro spécial consacré à ce thème par Transcriptase, n° 34, 1995.
(6) Sur la prostitution, cf. Daniel Welzer-Lang, Odette Barbosa et Lilian Mathieu, Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Métailié, 1994.
(7) Ce texte, comme la plupart de nos textes, essaie d'associer dans l'écriture la coprésence d'hommes et de femmes.
(8) Voir notamment D. Welzer-Lang, O. Barbosa, L. Mathieu, Prostitution, les uns, les unes et les autres, op. cit. ; Daniel Welzer-Lang, Les hommes violents, Paris, Côté-femmes, 1996.
(9) Nous n'aborderons dans cet article que les résultats concernant les hommes détenus. Nous n'avons pas trouvé d'éléments comparables sur les abus dits sexuels chez les femmes détenues. L'exploration des rapports entre sexualité et violences chez les prisonnières reste à faire.
(10) Voir à ce propos les travaux de Michel Foucault.
(11) Mme Perrin, « La sexualité en prison », Revue pénitentiaire et de droit pénal, 1985, n° 1, pp. 81-90.
(12) Ibid., p. 90.
(13) Ibid.
(14) Pour des analyses proches des nôtres concernant les prisons de femmes portugaises, cf. Manuela Ivone Cunha, « Sociabilité, "société", "culture" carcérales », Terrain, n° 24, 1995, pp. 119-132.
(15) De même, l'homophobie des détenus peut être mobilisée par les surveillants dans la régulation de leurs relations avec certains prisonniers qui leur posent des difficultés, comme le montre cet extrait d'entretien : « Bon, c'est vrai. Quand un gars m'emmerde, qu'il est trop pénible, cela m'arrive — du moins ça m'est arrivé — de le mettre en douche en disant aux autres que c'est un homosexuel. Et je ferme la porte. En général ça le calme [rires] » (surveillant).
(16) C'est ce respect, par les surveillants, de la « hiérarchie carcérale » qu'évoque une compagne de détenu. Celui-ci disposant d'un statut de « caïd », elle peut bénéficier de conditions de visites permettant les rapports sexuels : « Il y a une hiérarchie par rapport au détenu, c'est-à-dire que le gars qui est violeur n'aura jamais accès au "parloir couple" même si sa femme vient le voir, on le laissera dans un coin. Mais, ceux qui se disent, pas les caïds, mais des gars, comment je pourrais dire... qui ont leur honneur de voyou, qui n'ont pas fait quelque chose de sale, à ce moment-là, entre eux, oui, ils vont se... Pour moi comme je te disais, l'autre fois, c'est les femmes et les matons qui m'ont permis d'avoir le parloir quand tout était occupé. Bon, mais Hervé, c'est un braqueur, alors… ». Par ailleurs, la place de caïd, de « grand homme », classe le détenu et lui octroie une place différente dans l'économie domestique carcérale : il peut se servir des autres comme d'une main d'œuvre, par exemple en imposant l'accomplissement des tâches ménagères à un compagnon de cellule plus faible ou considéré comme « inférieur ».
(17) Maurice Godelier, La production des grands hommes, Paris, Fayard, 1982. Dans cette étude consacrée aux Baruyas, une ethnie de Nouvelle-Guinée, Godelier désigne sous le terme de « maison-des-hommes » un bâtiment dans lequel les jeunes garçons et adolescents suivent une initiation assurée par les hommes adultes et destinée à les couper définitivement de l'univers maternel de la petite enfance pour façonner et consolider leur masculinité (notamment par la révélation de secrets légitimant la domination masculine et que ne doivent pas connaître les femmes) ; l'espace de la maison des hommes est strictement interdit aux femmes qui ne doivent rien savoir de ce qui s'y passe.
(18) L'homophobie peut être définie comme une forme de discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines propriétés attribuées à l'autre genre. L'homophobie structure les rapports hommes/hommes à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Dans les faits, ce sont les hommes repérés comme « efféminés » qui sont qualifiés d'homosexuels et tout signe de « féminitude » chez les hommes fonde leur exclusion du groupe des « vrais hommes ». Ils en subissent alors (en prison comme hors la prison) les effets directs : moqueries, agressions, tentatives d'abus. En cela l'homophobie agit sous forme d'une menace permanente contraignant les hommes (quelle que soit leur orientation sexuelle) à adopter pratiques et présentation de soi socialement considérées comme attestant de la masculinité et de la virilité. Le concept d'homophobie, d'abord forgé dans les luttes militantes des gais (les homosexuels qui se revendiquent comme tels) est souvent confondue avec celui d'hétérosexisme. L'hétérosexisme est la discrimination et l'oppression basées sur une distinction faite à propos de l'orientation sexuelle. L'hétérosexisme est donc aussi la promotion incessante, par les institutions et/ou les individus, de la supériorité de l'hétérosexualité et de la subordination simultanée de l'homosexualité. L'hétérosexisme prend comme acquis que tout le monde est (doit être) hétérosexuel, sauf avis contraire. Cf. Daniel Welzer-Lang, « L'homophobie : la face cachée du masculin », in Daniel Welzer-Lang, Pierre Dutey, Michel Dorais (dir.), La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB, 1994, pp. 13-92.
(19) On retrouve cette représentation commune dans les propos de cet ancien détenu, qui fait lui-même la distinction entre viols « acceptables » et « inacceptables » : « surtout encore, si c'est une nana qui a vingt, vingt-cinq ans, on peut imaginer que c'est une petite allumeuse, que bon, après elle est allée porter plainte, que ci, que ça, mais des nanas qui ont douze, treize ans, il ne faut pas délirer, par des mecs qui ont trente, trente-cinq ans… »
(20) Sur les hommes violeurs et les différents « mythes » du viol, cf. D. Welzer-Lang, Le viol au masculin, op. cit.
(21) Entretien avec un ex-détenu homosexuel.
(22) Les effets délétères de l'homophobie sont également sensibles au niveau de la prévention du sida : des préservatifs sont en principe disponibles aux infirmeries des établissements pénitentiaires, mais les prisonniers qui en auraient besoin (pour des relations homosexuelles librement consenties avec d'autres détenus ou au cours de parloirs) n'osent pas se servir car ce geste serait immanquablement interprété comme un aveu d'homosexualité, les exposant à de multiples brimades.
(23) Michael Pollak, Les homosexuels et le sida, Paris, Métailié, 1988, p. 44.
(24) L'expression est de Michel Dobry, qui l'emploie pour rendre compte de phénomènes très différents : Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la FNSP, 1986, chap. VII.
(25) Groth Nichols, Hobson H., The dynamics of sexual assault. Sexual Dynamics of Antisocial Behaviour, L.B. Schleinger, Springfield, 1982 ; Hedlund Eva, Le viol : deux faces d'un même crime, Stockholm, RFSU, 1984, et les travaux actuels de Michel Dorais (Montréal).
(26) Brownmiller Suzan, Le Viol, Paris, ed. Stock, 1978 (1ère ed. US 1975).
(27) Sexualités et violences en prison, op. cit.
(28) Voir à ce propos la création du nouveau réseau européen d'hommes proféministes accessible par Internet : http://www.europrofem.org/